À CONTRE COURANT
En concentrant leurs recherches sur Abraham et sa pensée fondatrice, les spécialistes se sont inévitablement heurtés à une solution impossible, ou plutôt à l’impossibilité d’une réponse. Les découvertes archéologiques sur le terrain confirment qu’Abraham, en tant que père des religions monothéiste, n’a visiblement jamais existé. C'est ce qui explique pourquoi une majorité accepte aujourd’hui la thèse voulant que le récit d'Abraham ne soit qu'un mythe.
La prémisse de notre ouvrage est fondamentalement différente. Elle repose sur l'idée que le « Seigneur » avec lequel Abraham conclut une alliance était un homme puissant plutôt qu’un Dieu. À partir de là, les textes prennent une toute autre dimension : les incohérences disparaissent et font place à une logique étonnante. Il devient dès lors possible de se lancer, non pas sur les traces historiques d’Abraham, mais plutôt sur celles de son « seigneur » et souverain.
Certains spécialistes seront tentés de confondre cette interprétation avec de l’évhémérisme, une doctrine qui consiste à expliquer l’origine d’un dieu ou d’un mythe par la déformation d’une histoire qui puise sa source dans un personnage légendaire important. Ce genre de récit est généralement agrémenté d’allégories et de superlatifs qui soulignent l’importance de la figure historique.
Or, nous faisons face ici à une toute autre problématique. Pour en saisir toute la portée, il faut reconnaître l'échec des différentes théories documentaires. Celles-ci reposent toutes sur la même prémisse : le récit des Patriarches est issu de plusieurs textes fort différents qui auraient été assemblés à un moment de l’histoire, puis transmis par tradition orale. L’un de ces textes (J) mettrait en scène un dieu anthropomorphe, Yahvé, l’autre (E) s’appuierait davantage sur une divinité plus conventionnelle, Élohim.
Cette interprétation a été initialement développée par Julius Wellhausen, à une époque où le concordisme était à la mode. La Bible étant un livre Saint, il convenait d'en offrir une explication logique. Mais Wellhausen – et ceux qui l’ont suivi –, ont fait fausse route. Aveuglés par leurs croyances, ils n’ont pu – ou n’ont pas osé – remettre en question l’unicité de Yahvé-Élohim. Ils ont donc conclu que les nombreuses « incohérences » qu’ils observaient dans le récit ne pouvaient être que le sous-produit d’un amalgame de textes hétéroclites.
C’est ainsi que la plupart des exégètes considèrent encore aujourd’hui que c’est sans doute vers le VIe siècle AEC, à la suite de la destruction du premier Temple de Jérusalem par Nabuchodonosor et de leur exil à Babylone, que les Hébreux rassemblent pour la première fois les écrits sacrés de la Bible afin de leur donner, à peu de chose près, la forme qu’on leur connaît. Si la thèse développée dans "Quiproquo sur Dieu" abonde dans le même sens quant à la datation de l’assemblage et de l’interprétation accordée aux sources du Pentateuque, elle réfute l’idée que le récit des Patriarches ait été composé (ou largement modifié) durant cette période. Elle s’emploie plutôt à démontrer que ce récit fondateur est un texte d’origine qui date bien du XVIIIe siècle AEC et qu'il nous a été transmis avec une fidélité remarquable. Il n'y aurait ainsi jamais eu qu'un seul texte au sein duquel les figures de Yahvé et Élohim ont été constamment présentes.
La relecture contextuelle offre une interprétation non équivoque. On y retrouve les trois figures : celle d’un gouverneur, de son seigneur, et de son dieu. Les nombreuses incohérences disparaissent et laissent toute la place à un récit remarquablement homogène qui n’a sans doute jamais été rédigé dans une optique religieuse. Il s’agit simplement d’un document historique qui relatait les tractations entre un gouverneur et son roi. L'histoire a été rédigée dans le but de colliger les circonstances entourant l’alliance qui les unit. Ce n'est donc pas en raison des erreurs d’un scribe, mais bien plutôt au cours du temps que l’amalgame Yahvé-Élohim s'est créé dans l'esprit des Hébreux. Cette différence est fondamentale.
En légitimant le droit à la terre de Canaan, on comprend mieux comment cette alliance prendra avec le temps pour le peuple hébreu la dimension mythique qu’on lui connaît. Consignée fort probablement en écriture cunéiforme sur tablettes d'argile, on s'imagine facilement qu'elle aura été soigneusement conservée et déplacée, telle une relique. On retrouve peut-être ici l'origine et la véritable nature de la fameuse Arche de l’Alliance. Le récit sera quand à lui, intégré près de mille ans plus tard, comme récit fondateur, lors de l’assemblage final de la Bible. Et comme le pouvoir a de tout temps été légitimé par "Dieu", qui aurait osé remettre en question l'origine de ce texte?




